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LES JARDINS ZEN


Le « jardin sec » que l'on trouve dans les monastères zen a de quoi surprendre à première vue : formé en majeure partie de pierre et de sable, il semble plutôt aride et surtout, bien éloigné de la conception occidentale du jardin...

Les jardins japonais ont incorporé tout au long de leur évolution des éléments empruntés au domaine religieux et spirituel. Comme le bouddhisme et le taoïsme ont été des éléments importés de Chine et de Corée en direction du Japon, les premiers jardins japonais ont dû suivre des modèles chinois ou coréens. Comme beaucoup d'emprunts chinois, les jardins étaient associés à un certain prestige et donc, un élément de l'aristocratie. A l'ère Heian (794-1185), les principes d'agencement des éléments du jardin étaient clairement établis, comprenant notamment l'installation de point d'eau central (étang, petit lac) pouvant servir de promenade; avec l'influence bouddhiste, ils comprennent aussi (par l'usage de rochers) la référence aux montagnes mythiques de cette religion.

Vers la fin du XIIème siècle, des moines qui avaient voyagé et étudié en Chine introduisirent au Japon une nouvelle école bouddhique qui reçut un très bon accueil et qui exerce aujourd'hui encore une forte influence sur tous les aspects de la vie culturelle : le bouddhisme zen. Cette école préconisait une pratique de la méditation qui devait conduire directement à la connaissance de la Vérité, sur le modèle du Bouddha lui-même, parvenu à l'Eveil de cette manière. Les nouveaux jardins qui apparaissaient dans les monastères de cette école spirituelle devaient donc servir à la méditation tout en permettant de fixer la concentration.

Dans un premier paragraphe, nous verrons les idées qui président à la conception des jardins zen, puis nous examinerons la composition interne du jardin et la symbolique qui y est attachée.

1. HISTORIQUE ET CONCEPTION DU JARDIN ZEN

L'époque de Muromachi ( 1333-1550 ) voit la création d'un style particulier de jardins dans l'enceinte des monastères zen. Les principaux créateurs de ce style sont des moines, dont certains ont rapporté de Chine des conceptions nouvelles. Parmi eux, Musô Kokushi est souvent considéré comme le fondateur du jardin zen. Il a appliqué pour la première fois ses conceptions au jardin du temple Saihôji à Kyôto, puis à d'autres temples.

Le jardin zen, influencé par les idées chinoises, répond à plusieurs conceptions originales qui le différencient complètement du modèle de jardin japonais alors dominant, celui des résidences shinden : dans ces derniers, la majeure partie de l'espace était occupé par une pièce d'eau sur laquelle le propriétaire pouvait faire du canotage, accompagné de musique. A la place, le jardin zen propose un « paysage sec » composé essentiellement de rochers sur lesquels s'ajoute parfois de la mousse, et de sable blanc ou de graviers ratissés.

Ceci s'accompagne d'un important changement de rôle du jardin : le jardin zen est d'abord un lieu de méditation pour les moines, d'où la présence de pierres plates sur lesquelles on pouvait s'asseoir. Du jardin d'agrément, on est passé au jardin de contemplation, où la promenade a une vocation spirituelle. Le jardin zen est un espace de dimensions réduites, de sorte qu'il est impossible d'y circuler et qu'il ne peut être apprécié qu'à partir d'une véranda où le moine s'asseoit pour méditer. La composition du jardin est réduite à sa plus simple expression et forme le karesansui, ou « paysage sec ».

Jardin du temple Ryogen.in, Kyôto

Jardin du temple Ryogen.in, Kyôto

Au moment de la création de ce nouveau style, l'école picturale dominée par l'emploi de l'encre, le suibokuga, suivant les principes de peinture de la Chine des Song, a joué un rôle important dans l'élaboration des jardins. D'origine chinoise, le suiboku permet d'exprimer toutes les couleurs de la nature au moyen des nuances de la couleur noire de l'encre; mais il ne cherche pas à produire des représentations réalistes, l'accent étant mis principalement sur l'esprit et les sentiments du peintre. Cet art va exercer une influence forte sur l'aspect épuré à l'extrême du jardin sec des monastères zen.

La conception du jardin obéit aussi à un objectif de perception d'ensemble. Il s'agit d'appréhender le jardin avec une vision « supérieure », englobante. Robert Linssen, un spécialiste de la question, a pu ainsi constater : « aussi longtemps que nous restons sur le plan de la dualité et de l'analyse intellectuelle, nous sommes esclaves d'une vision fragmentaire et limitée des choses. La vision d'ensemble n'est réalisée que si nous voyons le jardin d'en haut, à une échelle d'observation qui l'englobe et le domine. Cette vision globale des choses, d'un point de vue supérieur et supra-mental, est l'une des bases du Zen. »

2. COMPOSITION ET SYMBOLIQUE DU JARDIN ZEN

Le jardin zen est basé sur des groupements de pierre (ishigumi) d'apparence naturelle, rarement retravaillées par l'homme, entourées de sable minutieusement ratissé, ou dressées sur une colline artificielle, sorte de monticule élevé (tsukiyama). Ces pierres représentent symboliquement des montagnes, des cascades ou des îles.

La répartition des pierres n'est pas le fruit du hasard mais obéit à une symbolique précise. L'usage de pierres dans les jardins japonais est très ancien. D'un côté, depuis les débuts de la civilisation japonaise, les rochers ont été considérés comme des demeures temporaires des entités divines du shintô, et vénérés en tant que tels. D'un autre côté, cet usage trouve son origine dans des concepts religieux et philosophiques introduits de Chine. Dans le bouddhisme japonais, la montagne sacrée est le Shumisen, centre du cosmos entouré des Neuf Montagnes et des Huit Mers. A l'ère Muromachi, le Shumisen est encore représenté dans les jardins, mais sous la forme d'une pierre naturelle aux parois abruptes dressée au milieu d'autres pierres représentant les Neuf Montagnes. D'autres part, les jardins secs des monastères sont souvent des groupements de pierres sur la base des chiffres 7-5-3 (shichi-go-san), nombres fastes correspondant à un carré magique propre à la pensée taoïque chinoise. Un bon exemple de ce genre de groupement est le jardin du temple Ryôanji, à Kyôto, fondé en 1450. On peut aussi citer un autre type de groupe de trois pierres, correspondant aux triades sacrées du bouddhisme.

Enfin, la présence de différents groupes de pierres sert à créer des centres d'intérêt multiples pour le regard, et à mettre l'accent sur les relations qui les unissent, ce qui montre que le jardin forme un système complet.

Progressivement, les créateurs de jardins ont été amenés à réaliser leurs oeuvres sur des espaces de plus en plus réduits. Dans le domaine des paysages secs, l'un des plus petits est sans doute celui du Daisen.in, temple annexe du Daitokuji à Kyôto : sa surface n'excède pas 100 m². Il est actuellement divisé en deux parties par un corridor en forme de pont ajouté ultérieurement. Le paysage imaginé est celui d'une cascade, prolongée par un fleuve de sable s'écoulant sous un pont en pierre avant de longer des îles. Une roche plate allongée rappelle même la coque d'un navire.

Une partie du jardin du Daisen.in, Kyôto

Une partie du jardin du Daisen.in, Kyôto

De nombreux jardins ornaient monastères et résidences de l'époque Muromachi, mais ils ont souvent ensuite été détruits, ou modifiés selon l'évolution des conceptions architecturales.

Jardin du Ginkakuji, Kyôto Jardin du A-Un, Ryogenin, Kyôto
Jardin du Ginkakuji, Kyôto Jardin du A-Un, Ryogenin, Kyôto

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SOURCES :